
Suite à l’annonce par les ministres de l’Ecologie et de l’Agriculture d’une pénurie historique d’eau pour l’été prochain, il m’a semblé être de mon devoir de susciter un débat avec l’ensemble des personnes préoccupées par la préservation de la ressource aquatique, plus particulièrement les agriculteurs qui sont les plus grands consommateurs d’eau. J’ai donc entrepris, avec des collaborateurs et des administrateurs d’aller à leur rencontre, de partir en campagne, au sens propre comme au figuré. Cette démarche fait suite à la présentation à la presse, en novembre dernier, de la proposition de réforme de l’UFC-Que Choisir relative à la politique agricole de l’eau.
Sans esprit de polémique, mais avec la volonté de pointer les dysfonctionnements, les dérives du système actuel des subventions, cette campagne de terrain lancée lundi à Nantes en présence de Luc Guyau, Président de l’Assemblée Permanente des Chambres d’Agriculture, est géographiquement concentrée sur les zones les plus touchées par les questions de pénurie et/ou de pollution de l’eau et s’axe autour de conférences-débats réunissant agriculteurs, élus locaux et nationaux, associations, consommateurs… Chargées de l’organisation de cette campagne, les associations locales de l’UFC-Que Choisir, véritables relais de l’action politique de notre mouvement, font preuve d’un enthousiasme et d’un savoir-faire qui mérite d’être salués.
Cette première semaine est d’ailleurs, pour elles comme pour moi, une incitation à poursuivre ces échanges autour d’un objectif de « réconciliation » entre les agriculteurs et les consommateurs. J’ai pu mesurer à quel point la question de la préservation de la ressource aquatique suscite l’intérêt : 200 participants à la Conférence-Débat organisée à Nantes, presqu’autant mardi 28 à Pau et, guère moins, au dire de Daniel Bideau, administrateur national qui représentait l’UFC-Que Choisir à la Conférence-Débat organisé le 2 mars dans la petite ville de Redon en Bretagne… Si l’agriculture tenait cette semaine son traditionnel et très médiatique salon à Paris, les débats n’en étaient pas moins nourris dans les régions !
Bon nombre d’éminents acteurs de la politique de l’eau ont effectivement répondu présents à l’appel qui leur avait été lancé. Qu’ils soient plutôt favorables à nos idées comme Roselyne Bachelot, ancienne ministre de l’Ecologie, députée au Parlement européen, rencontrée dans sa permanence angevine, les frères Dupas, agriculteurs situés dans les environs nantais et dont je salue la disponibilité à nous recevoir et faire visiter leur exploitation, l’association « Eaux et Rivières de Bretagne » présente au pays de Redon, ou en opposition avec elles comme Luc Guyau ou Christophe Terrain, Président de l’Association Générale des Producteurs de Maïs, les acteurs de la politique de l’eau rencontrés ces derniers jours ont tous souligné l’urgence d’une réforme.
Alors que 5 millions de Français ont été exposés au moins une fois à une eau polluée en 2003, que 20 départements ont été gravement touchés par la sécheresse en 2005, et que 80 % de la consommation nette estivale de l’eau est imputable à l’agriculture en raison de la politique actuelle de subvention qui a orienté les agriculteurs vers des choix de monoproduction intensive et spécialisée peu favorables à la protection de l’eau, comment admettre le statu quo proposé par le projet de loi sur l’eau ! En effet, ce projet ne contient quasiment aucune mesure relative à la politique agricole de l’eau, notamment les aquataxes. Ce projet de loi, sans ambition pour la préservation de la ressource, sans aquataxes, mérite d’être coulé.
Si, comme l’a souligné à Pau Christophe Terrain, en consommation brute, les agriculteurs consomment autant que les industriels et les particuliers, en consommation nette, c’est-à-dire, une fois les éventuelles restitutions d’eau opérées, la part annuelle des agriculteurs est de 50%, et de 80% durant la période estivale ! A travers ce constat, il ne s’agit pas de culpabiliser une catégorie socioprofessionnelle mais de mieux responsabiliser ses membres… C’est d’ailleurs l’objet principal de cette campagne : d’ouvrir une discussion franche et directe avec les agriculteurs autour d’une nouvelle politique dont ils seraient, parmi d’autres, à la source afin de pouvoir les faire bénéficier des fruits de la réforme ! Je partage ainsi la colère de ces hommes, dont Luc Guyau s’est fait le porte-parole à Nantes, qui ont payé des aquataxes dont le montant a intégralement servi à financer les 35 heures !
Tirant les conséquences de ce constat, la proposition de l’UFC-Que Choisir, mise dans le débat, propose le développement des mesures agroenvironnementales grâce à un circuit de financement vertueux : de l’argent est prélevé sur des modes de productions agricoles intensifs et polluants avant d’être redistribué à des productions favorisant la préservation de la ressource aquatique. Nous défendons le principe de taxes prélevées dans le monde agricole mais dont le produit est exclusivement destiné aux agriculteurs eux mêmes. Pas moins de subvention, mais mieux de subvention, garantissant le revenu de ceux qui rentrent dans le cercle vertueux.
Un plan d’un milliard d’euros annuel pour les agriculteurs serait ainsi mis en place en se fondant sur une modulation des aides du premier pilier de la Politique Agricole Commune (PAC). 300 millions proviendraient des aquataxes payées par les agriculteurs aux agences de l’eau, 400 millions seraient issus des budgets d’aides agroenvironnementales déjà existants et 300 millions proviendraient d’une modulation des aides intensives du premier pilier de la PAC.
Refusant la logique actuelle de saupoudrage géographique, notre proposition tend à un meilleur ciblage géographique, c’est-à-dire que le montant des aides serait proportionnel à l’ampleur des problèmes locaux, les régions les plus polluées bénéficiant de subventions plus élevées. En outre, ayant comme objectif prioritaire la rotation des cultures, le seul critère pertinent en vue de bénéficier de l’aide se limiterait aux mesures permettant de réduire les monoproductions intensives afin d’éviter qu’une région soit exclusivement dédiée à une culture. J’ai donc redis aux producteurs du sud-ouest qu’il n’était pas question de diaboliser le maïs, encore moins de renoncer à sa production mais de réintroduire un peu de diversité dans les plantations avec des cultures moins voraces en eau en été ! Enfin, ayant fait ses preuves à l’étranger, la mise en place d’une taxation significative sur les nitrates et les pesticides doit être envisagée afin d’inciter par l’outil de la dissuasion financière, les exploitations agricoles à diminuer leur pollution.
Ces idées ont parfois suscité de vives discussions et encore de l’incompréhension. Il a souvent été nécessaire de revenir sur l’ampleur du problème, sur les risques d’affrontement pour ne pas dire de fracture entre les catégories d’usagers de l’eau (plusieurs centaines de milliers d’agriculteurs, 24 millions de ménages). Les consommateurs ne continueront à payer toujours plus cher tout en étant exposés, ici ou là à une privation d’eau. J’ai voulu expliquer que notre logique est celle du développement durable, que, face à cette ressource précieuse et fragile, il fallait penser « gestion économique » plutôt « qu’augmentation de la ressource » avec ses coûts et la logique de fuite en avant qu’elle induit.
Je soutiens que les consommateurs sont prêts à continuer à verser une contribution aujourd’hui particulièrement inéquitable aux agences de l’eau ; c’est le pas que fait l’UFC-Que Choisir. Mais, aux agriculteurs d’accepter de discuter des mesures, de s’associer à la réforme les orientant vers des pratiques plus vertueuses au lieu de s’arc-bouter sur une logique contestable et condamnée par tous nos partenaires européens, celle de l’actuelle PAC.
J’ai foi en la volonté profonde des paysans de préserver la nature. C’est décidé, je repartirai à leur rencontre en mai !